“Comment partager ce qui ne peut se dire”
dans AOC

«Fascinant récit de résistance, aux prises avec les traumas d’une enfance marquée par la guerre et le fascisme. [...] son écriture est une écriture de funambule dont la démarche révèle la présence du gouffre qu’elle seule peut voir et qui menace de tout engloutir au-dedans d’elle. Ce gouffre est le même que celui vers lequel courait Le Ciel tombe, mais il est désormais peuplé de fantômes, et ce sont eux qui mènent Carnet de Londres. [...] ou comment partager ce qui ne peut se dire.» – Un magnifique article sur Lorenza Mazzetti signé Bertrand Leclair

 

«[...] Le matériau historique et biographique que restitue Carnet de Londres est donc en soi tout à fait passionnant: on y assiste au présent de la narration, dans l’émulation d’un joyeux bricolage dépourvu de financement, à l’émergence d’un mouvement esthétique qui s’est révélé déterminant. Là n’est pas le plus important, pourtant, ni l’objet de cette critique. Dès les premières pages, et jusque dans la remarquable traduction qu’en donne Lise Chapuis, sans esbroufe aucune, c’est d’abord et avant tout l’étrange facture de Carnet de Londres qui provoque une forme de fascination sinon de sidération, suspendant aussitôt toute velléité de jugement. On peut bien appeler à la rescousse des critères ou des catégories, parler d’écriture onirique (mais le matériau est si terriblement réel!) ou d’art naïf (mais la lucidité s’y révèle tellement exemplaire); on peut bien analyser l’évidente maîtrise du montage de séquences très visuelles jouant de l’ellipse à l’instinct (mais un instinct qui aurait ses raisons que la raison ignore): longtemps, rien n’est satisfaisant pour tenter de décrire le charme, au sens le plus fort du terme, de l’écriture de Lorenza Mazzetti.

[...] Le mince filet de mots de Lorenza Mazzetti est le fil du funambule qui ne veut et ne doit regarder ni le fil ni a fortiori ce qui est dessous, gardant les yeux rivés à l’horizon pour résister à l’appel du vide: son écriture est une écriture de funambule dont la démarche révèle la présence du gouffre qu’elle seule peut voir et qui menace de tout engloutir au-dedans d’elle. Ce gouffre est le même que celui vers lequel courait Le Ciel tombe, mais il est désormais peuplé de fantômes, et ce sont eux qui mènent Carnet de Londres.

[...] Une fois le livre refermé, l’une des premières expressions qui me soit venue est celle d’“écriture flottante” au sens où la psychanalyse, depuis Freud, a parlé d’écoute flottante ou plus exactement d’attention flottante – l’attention flottante étant à l’analysant ce qu’est à l’analysé l’association libre, une manière en somme d’échapper à l’emprise rationnelle du discours construit, beaucoup trop maîtrisé pour laisser venir au jour quelque vérité inconsciente que ce soit. L’écriture de Lorenza Mazzetti, aussi précise soit-elle, semble en effet flotter à la surface d’un chaos indescriptible. Dans un second temps, le fait que Carnet de Londres parle de tout autre chose que ce dont il parle a invité la définition d’un autre mot encore, celui de parabole dont est issu  étymologiquement notre mot si commun de parole et qui désigne un “récit allégorique sous lequel se cache un enseignement” – ou comment partager ce qui ne peut se dire.

[...] alors qu’elle évoque Le Procès [de Kafka], ce livre que “tout le monde trouve très mystérieux, moi je le trouve au contraire prophétique”, elle ajoute: “Chez nous aussi deux messieurs sont arrivés pour annoncer la sentence de mort de mon oncle. (...) Il s’est enfui, mais quand il est revenu, la maison était en flammes, sa femme et ses filles avaient été tuées. / Mon oncle s’est tué. / Comme le voulaient les deux messieurs”.

Quant à la Métamorphose, elle est un “grand acte d’accusation contre le train-train d’une vie quotidienne indifférente aux injustices passées, présentes et futures. (...) Comme [Kafka], je ne peux accepter d’être calme et sereine, de manger, de boire et dormir, parce que quelque chose me dit que cette sérénité ne m’est pas permise. / Je dois faire quelque chose, mais je ne sais pas quoi, mais je dois, je dois, je dois. Je ne sais pas quoi. Saisir un pistolet ?”

Ce ne sera pas un pistolet, mais une caméra volée. Puis un stylo.» – Bertrand Leclair

25.03.2025

Lorenza Mazzetti

Née à Rome le 26 juillet 1927 et morte dans la même ville le 4 janvier 2020, Lorenza Mazzetti était écrivaine, réalisatrice et peintre.

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