Le Panopticum
dans Revue Études

«Le Panopticum est un poème impertinent, vif, à la créativité enivrante, un fil qui relie Le journal d’un fou de Gogol et Roman avec cocaïne d’Aguéev. Alors, dans cette admirable farce tragique mêlant le grotesque et le sublime, Sobol rappelle que, quelle que soit la folie des hommes qui se répand sur le monde, la neige, silencieuse et obstinée, continuera de tomber.» – Marc Malcor
Andreï Sobol (1888-1926) est un écrivain méconnu, membre du contingent des poètes que les bolcheviques ont soigneusement oubliés. Contemporain de Maïakovski, dont il partage l’esprit futuriste, Sobol rédige en 1922 une œuvre curieuse, court roman où se déploient dans un rythme endiablé expérimentations littéraires et critiques acerbes d’un temps incertain. L’action se déroule à Krasno-Selimsk, peu de temps après la révolution. La ville où l’on a «déclaré une guerre ferme et implacable aux ténèbres» a fait son entrée dans la modernité, l’odeur du kérosène a remplacé celle du gibier. Un «futuriste pétersbourgeois vêtu d’une veste de travail matelassée» y a ouvert un atelier poétique. Dans la rue, une enseigne énigmatique brille. C’est celle du Panopticum. Passants et lecteurs sont invités à entrer. Les automates et statues de cire que ce musée abrite sont vivants et forment un microcosme comique. Un guerrier boer, un archer samoyède et Marie-Antoinette s’y côtoient. Le personnel lui-même semble être issu d’une collection tératologique digne de la Kunstkamera. Un groupe d’«anarcho-égocentristes» y fait une irruption brutale et chaotique; la tête de plâtre de Marie-Antoinette tombe et roule à nouveau sur le sol, répandant cette fois-ci «du sang sec d’un blanc bleuté». Des tchékistes y traquent les corps et les esprits inadaptés. Le Panopticum est un poème impertinent, vif, à la créativité enivrante, un fil qui relie Le journal d’un fou de Gogol et Roman avec cocaïne d’Aguéev. Alors, dans cette admirable farce tragique mêlant le grotesque et le sublime, Sobol rappelle que, quelle que soit la folie des hommes qui se répand sur le monde, la neige, silencieuse et obstinée, continuera de tomber.
– Marc Malcor
01.03.2025

Andreï Sobol (1888-1926) est un auteur russe, que Varlam Chalamov qualifia de «conscience de l’intelligentsia russe».