Alice Ceresa

Alice Ceresa (Bâle, 1923–Rome, 2001) est une écrivaine suisse d’origine tessinoise. Après des études à Bâle et à Bellinzone, elle s’installe à Zurich et collabore à des revues littéraires. Dès 1950 elle vit à Rome où elle travaille comme journaliste, consultante éditoriale et traductrice. Elle publie en 1967 La Figlia prodiga qui remporte le prix Viareggio puis La morte del padre (1979) et Bambine (1990). Ses écrits explorent principalement «la vie au féminin» et les dynamiques familiales.

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« J’ai la profonde et obtuse conviction que l’appartenance à son propre lieu d’origine est de nature essentiellement linguistique. Il m’est arrivé de naître déjà émigrée. Je suppose que je me suis heurtée à un problème d’ identité. »

Alice Ceresa naît à Bâle en 1923 – ou plutôt, comme elle le dira elle-même, «la manie suisse italienne de la migration familiale l’a fait naître à Bâle», «déjà émigrée» donc. D’un père suisse-italien (de Cama, un petit village des Grisons italiens dans le Val Mesolcina), employé des chemins de fer, et d’une mère d’origine suisse alémanique (d’Argovie), elle grandit et fait ses premières années d’école primaire dans un environnement bilingue, sa vie familiale se déroulant en italien et sa vie sociale en allemand. Lorsqu’elle a cinq ans, la famille s’installe à Bellinzone (Tessin), où Alice Ceresa, désormais immergée dans un environnement exclusivement italophone, poursuit sa scolarité. Transplantée d’un milieu linguistique à un autre, elle ne s’y adaptera pas sans difficulté et tentera même d’oublier cette deuxième langue qu’est l’allemand, devenue subitement inutilisable, «qui ne pouvait et ne devait plus lui correspondre». De cette expérience, qui fut, selon ses termes, presque aliénante, émergera une conscience du lien profond reliant identité et langue, qui façonnera sa réflexion et son travail d’écrivain. Elle écrira à ce propos: «Mes expériences d’enfant m’ont convaincue qu’une langue est la personne dans son intégralité, qui pense et qui parle, qui ressent, formule, exprime et communique. À chaque langue son genre de personne. Et à chaque personne sa langue.»

«Une fois, tu m’as donné un espoir fou: continuer les études en lettres, étudier à Zurich. [...] Si tu savais combien je me sens forte si je pense au bonheur que j’aurais si seulement je pouvais étudier la littérature... Je suis prête à vivre pauvrement, misérablement même, je suis prête à tout afin de pouvoir faire ces études-là. »

Après sa scolarité obligatoire, Alice Ceresa fait une école de commerce mais, une fois obtenu son diplôme, elle se détourne de cette voie qui lui a été imposée par son père, mue par un désir inébranlable d’étudier la littérature. Elle quitte alors le foyer familial en 1940, et après un bref séjour à Ascona (Tessin) – où elle rencontre la psychologue jungienne Aline Valangin, en qui elle trouvera un soutien moral et professionnel dans les années qui suivent – elle se rend à Lausanne, où elle s’inscrit à la Faculté des lettres. Essayant tant bien que mal de concilier études (en français), écriture et petits boulots pour survivre, elle ne parvient cependant pas à poursuivre sa formation académique et, vivant dans des conditions économiques précaires, doit même se résoudre à vendre sa machine à écrire pour pouvoir payer son loyer.

Ses pérégrinations à la recherche d’un gagne-pain l’amènent d’abord à Berne puis à Zurich, où elle s’installe en 1943 pour travailler comme journaliste culturelle (notamment pour Die Weltwoche et Svizzera italiana), et où elle fréquente des cercles de «fuoriusciti», des écrivains italiens fuyant le fascisme et exilés en Suisse, parmi lesquels Luigi Comencini, Franco Fortini et surtout Ignazio Silone, qui l’accompagnera dans ses premières activités littéraires. L’année 1943 est aussi celle de sa première publication: le récit Gli altri (paru dans la revue Svizzera italiana et primé par la Fondation Schiller). Cette nouvelle, qui aborde la question de la découverte par la narratrice de sa propre différence et extranéité face aux autres, est remarqué par deux écrivains italiens majeurs de l’époque: Silone et Elio Vittorini.

Dans l’immédiat après-guerre, Ceresa est envoyée comme correspondante culturelle en France et en Italie, notamment à Milan puis à Rome. Quittant définitivement la Suisse, elle s’installe dans la capitale italienne en 1950 et y vivra jusqu’à la fin de sa vie. Elle y noue des contacts avec des personnalités du monde littéraire (Vittorini, Giorgio Manganelli), dont certaines sont proches du «Gruppo 63», un réseau avant-gardiste d’écrivains et d’intellectuels. Elle abandonne un temps le journalisme – car celui-ci «interférait de diverses manières avec la “littérature”» – et travaille, avec l’aide d’Ignazio Silone, au Comité italien pour la liberté de la culture, puis comme lectrice pour la maison d’édition Longanesi, ainsi que pour l’Union nationale contre l’analphabétisme. Au cours des années 60, elle reprend une activité de rédactrice pour différentes revues (Tempo Presente, Botteghe Oscure, Les Lettres Nouvelles, mais également pour les revues féministes Noi Donne ou Tuttestorie. Racconti letture trame di donne).

«Je n’écris pas pour écrire, mais parce que je dois. C’est pourquoi je procède très lentement, parce que je ressens l’exigence d’un langage précis, presque mortel. Je suis très sévère avec mon écriture, j’exagère peut-être, mais pour moi raconter est un acte, ou plutôt un rite sacré. »

Alice Ceresa est une écrivaine paradoxale: elle a beaucoup écrit mais n’a que très peu publié. D’une part parce qu’une partie de son temps était occupée par des obligations professionnelles lui assurant une indépendance financière. D’autre part – et avant tout – parce qu’elle avait un regard critique envers son propre travail extrêmement rigoureux et exigeant. Au fil de sa vie, elle a donc égrené de rares publications: trois livres (auxquels l’étiquette de roman ne conviendrait guère, tellement ils brouillent les catégorisations de genre) et deux récits, qui ont tous retenu l’attention de la critique par leur style si singulier. Le travail littéraire de Ceresa est en effet marqué par la recherche intransigeante d’une langue à même de dire les «aventures individuelles importantes» de son époque – qui sont, comme toute aventure réellement importante, «dissimulées et profondes», encore «en attente d’une identification et d’une systématisation cognitive ».

Après la première publication en revue en 1943, l’écrivaine fait véritablement ses débuts littéraires en 1967 avec La figlia prodiga, qui inaugure la nouvelle collection expérimentale des Éditions Einaudi («La ricerca letteraria») et qui, soutenu par de nombreux écrivains de l’avant-garde italienne (Calvino, Manganelli, Parise, Vittorini, et d’autres encore), remporte le prix Viareggio Opera Prima. Dans ce premier livre, qui n’a rien du roman conventionnel mais qui serait plutôt la «description d’une aventure intellectuelle», Ceresa tente de cerner et de définir une figure insaisissable, celle de la «fille prodigue », pendant féminin et inverse du fils prodigue de la parabole biblique. Toutefois, contrairement à ce dernier, il ne peut y avoir pour elle, après la dilapidation du vaste patrimoine (non seulement paternel mais aussi patriarcal et séculaire), de retour ni de place dans la société, mais uniquement une révolte intérieure et solitaire. En partie inspiré par l’écrivaine et voyageuse Annemarie Schwarzenbach, dont la vie tumultueuse et la fin tragique ont fasciné Ceresa durant son adolescence, le livre efface pourtant toute trace d’un quelconque référent réel pour n’en garder que l’essence purement abstraite. Car si l’ambition de Ceresa était «d’écrire un roman sur un sujet dont la formulation est banale: la condition existentielle féminine», la forme littéraire à même d’aborder ce sujet ne pouvait l’être: «entre les deux termes “roman” et “condition”, il y a déjà un désaccord: le moyen et l’ingrédient ne concordent plus. [...] Ce problème est commun à tous les narrateurs qui tentent des voies expérimentales dans l’écriture “romanesque”: leur non-conformisme commence dans la conception qu’ils ont de la réalité.»

« J’ai découvert que je ne peux pas écrire un livre tout d’une traite [...] Je crois que les femmes ne devraient jamais écrire des livres tout d’une traite, c’est-à-dire des romans par exemple, car j’ai le soupçon que cette forme présomptueuse de “création”, banalement organisée comme la vie banale qu’ils nous ont faite, ne leur correspondrait pas. Peut-être les femmes devraient-elles faire des filtres, comme les sorcières. Moi, pour l’ instant, je distille. »

Alice Ceresa a conçu La fille prodigue, qui paraît en français en 1975 aux Éditions des femmes, comme le premier opus d’une trilogie tout entière consacrée à dire «la vie au féminin» («il vivere al fem- minile») et dont le projet initial ne cessera d’être remanié. Frustrant l’attente des lecteurs admiratifs de ce premier ouvrage, Ceresa ne publie son prochain écrit qu’en 1979: le récit La morte del padre, publié dans la revue Nuovi Argomenti dirigée par Alberto Moravia, Italo Calvino et Enzo Siciliano. Dans ce récit, Ceresa s’attache à scruter, avec la même langue incisive qui la caractérise, les retrouvailles des membres dispersés d’une famille après la mort du père.

Enfin paraît en 1990, vingt-trois ans après La figlia prodiga, le deuxième livre de Ceresa: Bambine (à nouveau publié chez Einaudi, Prix Schiller), présenté rétrospectivement comme le deuxième opus de la trilogie. Avec Bambine, Ceresa continue son observation et sa dissection du corps familial, en se penchant cette fois sur la vie et les aventures de deux fillettes évoluant au sein d’une famille patriarcale. L’écrivain Manganelli dira très justement que, dans Bambine, «il n’y a pas de dialogue ni de monologue, mais plutôt un chuchotement hypnagogique, un murmure un peu malicieux, un peu malfaisant – oh, légèrement malfaisant – comme font les enfants». C’est avec la traduction de ce deuxième livre en français (par Adrien Pasquali, sous le titre Scènes d’intérieur avec fillettes, paru en 1993 aux Éditions Zoé) et en allemand, que l’auteure se fait enfin connaître dans son pays natal et, plus largement, dans l’espace francophone et germanophone.

Ceresa travaille également, durant une grande partie de sa vie, à un Piccolo dizionario dell’inuguaglianza femminile (Petit dictionnaire de l’ inégalité féminine): ce dictionnaire, qui comporte des entrées très variées (de l’Âme à la Vie, en passant par la Beauté, l’Éthologie, la Mode féminine ou la Norme), est resté inachevé et a été publié de façon posthume en 2007 aux Éditions Nottetempo sous la direction de Tatiana Crivelli.

«Pour moi, l’inégalité féminine est ancrée dans la vision du monde tout entière: ainsi, si je fais un dictionnaire, je dois faire le tour des racines de cet arbre de l’inégalité... Conclusion: ce petit dictionnaire, je ne l’écris pas pour les femmes; je l’écris parce qu’il doit être écrit. Je te dirais même que l’absence de ce tour d’horizon est la plus grande faiblesse des féministes, même si je comprends que qui se bat (heureusement pour nous toutes) dans les rues ne peut avoir ce genre de préoccupations. Mais moi je peux les avoir, je dirais même que je dois. »

En parallèle de ses projets d’écriture, Alice Ceresa mène une activité de traductrice (de l’allemand, de l’anglais et du français vers l’italien). Elle traduit, entre autres, Gerold Späth, Helmut Heissenbüttel et Elias Canetti. Très brièvement mariée au début de sa vie (avec le conte et peintre Annibale Biglione di Viarigi), elle divorce rapidement et n’aura pas d’enfants. Elle passe les trente dernières années de sa vie avec sa compagne Barbara Fittipaldi et ses chiens, auxquels elle aimait donner des noms de figures féminines ayant marqué l’histoire de la littérature (écrivains ou personnages) – «Radcliffe» (comme Ann Radcliffe – à moins que ce ne soit aussi une référence à l’écrivaine Radclyffe Hall), «Carson» (McCullers), «Flannery» (O’Connor) ou encore «Anna Livia Plurabelle» (personnage féminin de Finnegans Wake de James Joyce). À la fin de sa vie, Alice Ceresa continue de travailler au troisième et dernier opus de sa trilogie qu’elle ne parviendra malheureusement pas à finir. Elle décède à Rome en 2001 et est enterrée au Cimitero Acattolico à la Piramide Cestia. Son fonds, riche d’œuvres inédites et de projets inachevés, contenant également sa bibliothèque personnelle, est conservé depuis 2003 aux Archives littéraires suisses (Berne).

Aselle Persoz

 
 

Extraits de presse

Attention chef-d'œuvre! dans coup de ♥ à la Librairie Myriagone

 « un bloc de vivacité, un pavé léger envoyé avec force et précision dans l’œil de la mécanique patriarcale, celle qui fait de deux enfants deux futures femmes dont la voie à suivre est unique, sans possibilité jamais de déborder. Une œuvre qui sait être drôle et touchante, cynique et acide, portée par un style et une structure d’ensemble absolument géniales!» – Andreas Lemaire
 

Bambine d'Alice Ceresa dans Babelio

«Ce récit est un kaléidoscope psychologique, hypnotique. La démonstration appliquée par une littérature souveraine, moderne, tirée au cordeau. Une famille décryptée au peigne fin. Ici, l'idiosyncrasie du corpus identitaire est dévoilé avec brio, analyse et pertinence. Dans ce livre la fiction n'est plus. La trame est vive, sans pathos, mature et certifiée. Écoutez : « La mère en revanche ne dit rien, vouée comme elle est à la vie quotidienne. On peut la distraire et la solliciter à volonté, et elle s'exprime totalement dans ses gestes. de ce fait, elle est reçue avec une extrême inattention.» C'est un livre efficace, dont le style laisse sans voix, tant les émotions sont inexistantes. Bambine est envoûtant, de haute précision, extraordinaire. le vacillement dans une famille radicale. Il éveille notre fébrilité d'écouter une langue rare, inventive, au libre-arbitre avéré. Alice Ceresa transperce dans ce récit. Avant-gardiste, elle tisse, sans le dire un seul instant les masculinités dévorantes qui foudroient tout désir d'envol. C'est une fresque sans lyrisme, fascinante et sublime de justesse. Inestimable, tant son ressac est révélateur.» – Evlyne Leraut

 

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Alice Ceresa: livret de présentation
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«Puisque dans cette famille on parle et on parlera toujours peu de ces choses, il est impossible de savoir si ces deux enfants ont été désirées et donc programmées, ni si elles ont satisfait les attentes par leur égale appartenance au sexe féminin; mais on peut supposer qu’au moins l’une des deux ne l’ait pas fait. On sait combien, même dans son cercle restreint, chaque famille se plaît à proposer les variantes de l’espèce, raison pour laquelle on ne peut exclure un mouvement d’irritation à l’apparition de l’une ou de l’autre, même si évidemment à l’insu de la coupable d’une si grosse erreur. À vue de nez, nous attribuerons l’étourderie à la seconde, la première pouvant au moins se vanter du mérite non négligeable de l’aînesse, ce qui assurément prédispose positivement les âmes d’un couple jeune et plein de bonne volonté.»

Alice Ceresa

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